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Lancé en 2018, Parcoursup a remplacé l’ancien système APB (Admission Post-Bac) dans l’objectif d’améliorer l’orientation des élèves de Terminale et de rendre plus transparent l’accès aux formations supérieures. Le dispositif visait à offrir une meilleure personnalisation du parcours des étudiants, tout en garantissant une place pour chaque bachelier dans une formation qui corresponde à son profil. Alors que la saison des grands forums d’orientation post-bac bat son plein et que les lycéens débutent leur navigation sur cette plateforme qui peine à convaincre, revenons sur ce dispositif source d’anxiété dans les familles.
INFORMER SUR L’OCEAN DES POSSIBLES
Sans réflexion humaniste sur l’orientation des élèves et sans connaissance de ce qu’est un adolescent régulièrement travaillé par ses doutes et ses sincérités successives, Parcoursup pourrait apparaître comme une prouesse technologique issue d’un travail acharné, une réalisation hexagonale que le monde entier nous envie.
En effet, avec 24 000 formations présentées sur la plateforme, la France dispose d’un outil d’orientation d’une richesse inestimable. Chaque formation – qu’elle soit proposée par l’Université, les Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles (CPGE), des écoles spécialisées, des BTS, des DUT ou bien même les écoles privées – décline son identité en précisant ses critères d’admission, à savoir les enseignements de spécialité (issus de la « réforme Blanquer ») absolument requis ou juste conseillés en terminale.
Quel meilleur outil d’orientation que cette plateforme témoignant de l’immensité du champ des possibles, et mentionnant pour chaque formation les compétences et les profils requis, afin de favoriser les chances de réussite à long terme ? Last but not least, le simulateur intégré à la plateforme dans sa version 2025 permet aux élèves de savoir quelles sont, avant même d’avoir candidaté, leurs chances d’être acceptés dans la formation : il suffit de préciser, pour chacun des vœux pressentis, ses spécialités et sa moyenne générale ; le serveur évalue l’adéquation de la formation au profil en précisant si les chances seront « rares », « occasionnelles », « régulières », « à plus de 50% » ou bien, quand le ciel est sans nuages, « à plus de 80% » .
Reste à savoir la manière dont ce simulateur influencera les vœux des élèves. Permettra-t-il aux postulants de se rassurer sur les formations qu’ils peuvent intégrer… ou augmentera-t-il l’autocensure des élèves qui renonceront à une candidature qu’ils n’ont que peu de chance de voir aboutir ? C’est ce que laissent craindre les premiers retours des professeurs principaux chargés d’accompagner les élèves. Autre problème lié à ce simulateur : quand le vœu a plus de 80 % de chances d’aboutir, l’orientation étant, dès la fin du premier semestre, garantie, l’élève continuera-t-il a travailler ?
Chaque année, de fait, les améliorations et ajustements opérés sur Parcoursup font naître de nouveaux questionnements, de nouveaux débats. Gageons que les polémiques autour de la plateforme, récemment réactivées par la déclaration de politique générale de François Bayrou, ne seront pas moins nombreuses que celles de l’an dernier, alors que plus de 10 000 bacheliers demeuraient sans réponse début septembre.
DE L’ORIENTATION PRECOCE AU BUSINESS DU STRESS
De fait, Parcoursup plonge les élèves et leurs familles dans un parcours d’orientation aussi précoce qu’incertain. L’heure des choix arrive dès la fin de la seconde, lorsque les lycéens doivent choisir les trois enseignements de spécialité qui, à raison de quatre heures par semaine, commenceront à déterminer un profil. Faut-il, comme on l’a beaucoup dit et répété lors de la mise en place de la réforme du lycée, choisir « les disciplines qui leur plaisent le plus et dans lesquelles ils réussissent le mieux » ? Ou faut-il choisir des enseignements de spécialité qui permettent de conserver « le maximum de portes ouvertes », conduisant nombre d’élèves à choisir les options scientifiques qui recréent l’ancien bac S ?
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Ainsi, à quinze ans, nombre d’élèves redoutent déjà de faire des choix peu cohérents qui pourraient les pénaliser. Cette inquiétude s’intensifie lors du passage de la première à la terminale, lorsque le système impose de ne garder que deux options, à six heures chacune. Conscients des conséquences décisives de ces enseignements de spécialité sur leur futur parcours universitaire, les lycéens craignent non seulement de ne pas avoir le niveau requis pour des filières très sélectives, malgré leur passion et leur vocation pour certaines disciplines, mais aussi de se retrouver enfermés dans des voies qui ne correspondent pas (ou qui ne correspondent plus !) à leurs attentes ou à leurs ambitions de terminale. De nombreux élèves, pourtant sans difficulté apparente et à l’ambition légitime, voient leurs espoirs étouffés dans l’œuf lorsqu’ils découvrent trop tard la popularité des filières qu’ils convoitent. Face à la rude concurrence, à des options parfois mal choisies en première et terminale, ou à une stratégie d’orientation mal pensée, ils se retrouvent exclus des formations qui les faisaient rêver.
C’est ainsi qu’il faut comprendre l’apparition et la multiplication des agences de coaching proposant d’assister les élèves dans leur orientation. Se nourrissant des craintes des familles qui redoutent de voir les candidatures de leur progéniture refusées, ce business fondé sur le suivi des élèves – dès la seconde ! – et la rédaction des lettres de motivation semble assez lucratif malgré une plus-value médiocre pour les familles. Que ne ferait-on pas pour soutenir ses enfants ?
L’émergence de ce marché juteux constitue surtout le signe accablant d’un système qui a échoué à assurer une orientation claire et équitable pour tous. Que dire, par ailleurs, du nombre croissant d’écoles qui, sans avoir de corps enseignant susceptible de former les élèves – on y embauche des « intervenants », des professionnels qui viennent à quelques reprises et ne se coordonnent que rarement – garantissent un recrutement en dehors de Parcoursup, avec des résultats d’admission arrivant entre février et avril ? Pour nombre de familles qui appréhendent le processus complexe des réponses en mai-juin, ce type de recrutement, hors Parcoursup, peut apparaître comme une bonne solution.
MEFIEZ-VOUS DES CONTREFAÇONS
En l’absence d’un service d’information performant à l’échelle nationale et accessible pour tous, les parents diplômés conservent un avantage évident pour accompagner leurs enfants dans leurs choix. À l’inverse, les familles avec un faible niveau d’études peinent souvent à décrypter les subtilités du système… quand elles ne choisissent pas des écoles qui, tout en exigeant des sommes considérables pour la scolarité de leur enfant, les leurrent à coups de belles brochures en papier glacé. Comment faire savoir aux parents que certaines écoles prétendument spécialisées en informatique, en communication ou dans les relations internationales ne délivrent pas les mêmes diplômes que l’Université, qui aurait mieux formé leurs enfants pour des sommes beaucoup moins importantes ?
La question prend une acuité particulière en Droit, quand des instituts qui prétendent former les étudiants ne sont pas en mesure de délivrer les incontournables diplômes d’Etat exigés pour exercer. Dans cette jungle du supérieur, conseiller efficacement son enfant, sélectionner des vœux adaptés à son profil, ou encore rédiger des lettres de motivation percutantes devient, de fait, un véritable parcours du combattant.
On nous objectera, avec raison, que ce n’était pas mieux avant : effectivement, les élèves qui envisageaient de s’inscrire en médecine avec un bac littéraire ou un bac économique et social n’étaient pas les mieux armés et échouaient massivement dans une formation pour laquelle ils n’avaient pas les prérequis. De même que nombre d’élèves de bac pro ou de bac technologique peinaient dans les filières les plus classiques conçues pour des élèves de terminale générale. Mais la nouveauté induite par Parcoursup, c’est que toutes les formations demandées, y compris celles qui n’étaient jusque-là pas sélectives, doivent classer leurs élèves et répondre par « accepté », « en attente » ou « refusé » pour chaque vœu.
UNE SORTE DE LOTERIE
Cette incertitude permanente sur son classement à l’échelle académique ou nationale, combinée à la compétitivité du système et à l’importance de réussir dans des options parfois complexes, nourrit un stress de plus en plus intense – ce qui n’est pas sans conséquence sur l’état général de l’élève…. – jusqu’au moment de la remise des résultats de Parcoursup. Tout au long de l’année, les relations entre enseignants et élèves s’en ressentent : une note inférieure à 15 est souvent vécue, par les parents comme par les élèves, comme une « mauvaise note », conduisant à tenter de négocier un rattrapage ou un arrangement avec le professeur qui ose mettre en péril l’orientation désirée. Quant aux appréciations sur les bulletins, combien d’entre nous ont été sommés de les réécrire, ou d’en gommer les aspérités (la mention des retards, des bavardages ou des devoirs non faits), « pour ne pas nuire au dossier qui sera examiné sur Parcoursup » ? Ne minorons pas, par ailleurs, la pression de certains chefs d’établissement qui font amender les appréciations pour ne pas compromettre l’orientation d’un élève : tous les enseignants qui doivent sélectionner leurs élèves sur la plateforme – c’est le cas de l’auteur de ces lignes - voient affluer vers eux des milliers de bulletins absolument mirifiques, des classes avec des moyennes à 18, rendant de fait la sélection plus hasardeuse.