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On aime beaucoup parler de disruption en informatique, car c’est ce qui rythme le monde technologique, comme nous le rappelle Tariq Krim, notre expert des nouvelles technologies et auteur de la newsletter Cybernetica.fr Contrairement aux idées reçues, le monde numérique adore les « disruptions ». Depuis l’arrivée du PC sur les bureaux, nous avons vu émerger Windows, les réseaux d’entreprise, l’Internet, les intranets, le e-commerce, le client-serveur, la business intelligence, le big data, le mobile, l’intelligence artificielle 1.0, le Cloud, et désormais l’Intelligence Artificielle générative.
Les prochaines étapes sont déjà connues : des Intelligences Artificielles locales dans l’entreprise, des agents pour démultiplier la capacité des collaborateurs, et enfin le Vibe Coding, des outils de « prompt to code » permettant de créer des produits directement utilisables.
Cependant aujourd’hui la disruption n’est plus technologique, mais géopolitique. Pour le comprendre, il est essentiel de mesurer l’impact de trois disruptions géopolitiques majeures, longtemps invisibles pour la plupart de nos dirigeants.
La rivalité États-Unis/Chine a disrupté les rapports dominant/dominé dans le numérique
L’ancienne coopétition entre les États-Unis et la Chine s’est transformée en compétition technologique brutale. Les embargos technologiques ont poussé la Chine à développer une autonomie technologique complète et à investir massivement dans des domaines que l’Europe juge encore secondaires : systèmes d’exploitation, hardware, puces, Intelligence Artificielle.
Désormais, la Chine est un acteur quasi autonome et souverain, et l’Europe doit suivre son exemple pour gagner en autonomie à son tour.
La guerre en Ukraine a ouvert la boîte de Pandore de la conflictualité informationnelle
Le conflit ukrainien a obligé la Russie à renforcer ses capacités cyber offensives et à étendre son arsenal de guerre informationnelle. Cependant aujourd’hui la guerre hybride n’est plus l’apanage de la seule Russie, la Chine a commencé à intégrer cette dimension dans sa stratégie vis-à-vis des États-Unis – curieusement, sans réaction visible de la part des Américains… pour l’instant.
De même les agissements d’Elon Musk en Europe en 2025 sont les prémices d’une forme de guerre hybride qui ne dit pas son nom, et qui embarrasse une partie des alliés européens.
Le champ de bataille ukrainien, un prototype du modèle des « factories »
La véritable disruption de la guerre en Ukraine est la démonstration que la guerre, autrefois fondée sur les hommes et la stratégie, ne peut désormais être gagnée que par la collecte, l’analyse et la compréhension des données du champ de bataille. Ce bouleversement rend une partie de l’industrie traditionnelle de l’armement obsolète si elle n’est pas connectée à des clouds militaires et si les armes ne peuvent fonctionner ensemble dans un environnement numérique unifié.

En plus des armes traditionnelles (toujours efficaces) fournies par les alliés occidentaux, l’Ukraine a dû inventer de nouveaux modes de combat et produit aujourd’hui des drones jetables, faciles à produire et fabriqués sur le terrain à bas coût. L’innovation ne suffit pas.
Le point commun entre la souveraineté chinoise, la guerre hybride russe et l’innovation militaire ukrainienne, c’est le modèle des factories, un modèle de développement ultra-agile, seul moyen désormais de se défendre dans le cyber-espace, l’espace informationnel et les théâtres d’opérations mais aussi dans le monde numérique.
La factory, c’est une infrastructure complète (logicielle, matérielle, humaine) conçue pour produire, tester, déployer et faire évoluer des systèmes numériques à grande échelle et de manière continue. La factory repose sur la base des principes fondamentaux suivants : automatisation totale des données, boucles itératives, scalabilité et réutilisabilité.
Le modèle “factory” redéfinit la guerre moderne. Le conflit ukrainien annonce la fin du cycle traditionnel de l’innovation. Le modèle opérationnel des acteurs historiques de la défense est devenu obsolète et un nouveau paradigme (conception rapide, déploiement immédiat, amélioration en continu) remplace l’ancien (conception longue, tests exhaustifs, déploiement lent).
Toutes les organisations, publiques et privées, vont devoir concevoir leurs propres “factories”. Il devient urgent de transformer une culture fondée sur la stabilité en une culture de production algorithmique continue, c’est un enjeu majeur. L’industrie de la défense ne peut pas fonctionner dans un environnement numérique reposant sur les clouds des Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft. De plus, sans infrastructure souveraine, il n’y a pas de maîtrise de la chaîne numérique. Un investissement massif dans de nouvelles technologies est nécessaire. Le non-financement de cette vision par la Banque Publique d’Investissement est une erreur stratégique.