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Discutant à bâtons rompus de l’actualité internationale, un de mes amis me demandait dernièrement à quel moment nous savions que nous sombrions dans le fascisme. Le recul de l’Histoire nous donne des dates qui fixent un moment précis. Qu’en est-il de notre actualité et des évènements qui se déploient sous nos yeux ? Est-on capable d’y déceler la maladie qui nous gangrène ?
La scène hallucinante de Donald Trump et de son vice-président J.D Vance humiliant Volodymyr Zelensky dans le Bureau Ovale de la Maison Blanche, la suspension de l’aide américaine à l’Ukraine, ont répondu en quelques jours à cette interrogation.
Hitler humiliant Edvard Benes, le Président de la Tchécoslovaquie, avant d’envahir ce pays en 1939, n’aurait pas renié pareille brutalité ni pareil mépris. Vladimir Poutine – dont la stratégie reposait en partie sur l’élection de Donald Trump – n’en demandait sans doute pas tant. Ce retournement de situation, qui le voit passer de paria des Occidentaux à l’allié objectif des Etats-Unis a de quoi donner le vertige.
Au titre de cette filiation, on peut évoquer chez Donald Trump une fascination certaine pour les dictateurs, une concentration des pouvoirs (Sénat, Chambre des Représentants, Cour Suprême, tous contrôlés par les Républicains), le culte de sa personne et un récit qui repose sans vergogne sur le mensonge.
Sur ce dernier point, il était piquant d’entendre J.D Vance donner des leçons de liberté d’expression aux dirigeants européens lors de la Conférence de Munich (de triste souvenir) alors que dans le même temps, Donald Trump restreignait l’accès à la Maison Blanche à l’Associated Press au motif que cette dernière refusait d’appeler le Golfe du Mexique le « Golfe d’Amérique », comme le souhaite le nouveau pouvoir installé à Washington.
Même contrôle de la narration, même mensonge et même inversion des accusations par le reproche fait aux autres de ses propres dérives.
Même culte du chef aussi. Il suffisait de voir l’excellent J.D Vance – toujours lui – dans un numéro de vile flatterie apostropher les journalistes lors de la première réunion de cabinet pour leur reprocher de ne pas suffisamment louer son Président :
“Every single time the President engages in diplomacy, you guys preemptively accuse him of conceding to Russia. He hasn’t conceded anything to anyone. He’s doing the job of a diplomat, and he of course is the ‘diplomat in chief’ as the president of the United States,” (« Chaque fois que le Président se lance dans la diplomatie, vous l’accusez préventivement de faire des concessions à la Russie. Il n’a rien concédé à personne. Il fait le travail d’un diplomate, et il est bien sûr le « diplomate en chef » en tant que président des États-Unis ».)

Edvard Beneš (Tchécoslovaquie 1938) Volodymyr Zelensky (Ukraine 2022)
La Chine réclame Taïwan et la Russie, l’Ukraine ? Pourquoi être en reste de son côté et ne pas réclamer le Groenland, le canal de Panama et le Golfe du Mexique ?
Cela serait une erreur de ne voir dans ses revendications qu’une énième lubie passagère d’un esprit irréfléchi. Son ancien Chef de Cabinet lors de son premier mandat, John Kelly, n’avait-il pas prévenu que Donald Trump réélu exercerait le pouvoir de manière dictatoriale ?
Le voir tenter en 2028 de prolonger son bail à la Maison Blanche, en dépit de l’interdiction que lui fait le XXIIème Amendement de la Constitution de briguer un troisième mandat, ne relèverait pas de la fiction. Avec une Cour Suprême à sa main, qu’est ce qui l’empêcherait de reprendre à son compte la farce du couple Medvedev -Poutine et de se présenter comme colistier de Vance et son Vice-Président en titre ?
Le plus dramatique est qu’en dépit des alertes mille fois lancées, Donald Trump – qui avance toujours à visage découvert – a gagné le vote populaire en recueillant 2,3 millions de voix de plus que Kamala Harris.
Difficile pour ces électeurs de dire qu’ils ne savaient pas. Comme si finalement ses tentations liberticides étaient moins importantes que les promesses de prospérités économiques et de grandeurs retrouvées.
Ce qui nous renvoie à une terrible vérité. La Liberté n’est pas un principe essentiel. A la bourse des valeurs, elle ne caracole pas en-tête. L’électeur la troque facilement pour qui lui promet le gîte et le couvert.
Dans la Fable de La Fontaine, l’électeur serait plutôt chien que loup.
Il se soucie peu d’avoir la peau du coup pelée par un collier ni de ne pas courir où il veut, tant qu’on lui donne des os à ronger. Être servile et gras plutôt que libre et famélique.
La Statue de la Liberté n’éclaire plus grand-chose sur l’embouchure de l’Hudson.
Nous ne verrons plus de GI’s américains débarquer sur les plages de Normandie. Leurs petits-enfants préfèrent l’Art du Deal aux exploits héroïques à Utah beach et dans les Ardennes.
L’heure n’est plus à lutter contre les dictatures mais à les flatter. L’heure n’est d’ailleurs peut être plus très loin où les Russes se fourniront en armes auprès des Américains. Au train où vont les choses, pourquoi pas ?
L’Amérique a déserté le camp occidental.
Cette désertion serait une chance pour l’Europe. Si elle sait s’en saisir pour reconquérir sa souveraineté militaire. Avec le recul, se dire que l’Allemagne dépendait de la Russie pour son énergie et des Etats Unis pour sa défense a de quoi effrayer sur l’ampleur de la démission des Européens et l’abandon irresponsable de leur souveraineté. A nouveau : le confort plutôt que la liberté.
Le sommet sur la sécurité organisé à Londres par le Premier Ministre Keir Starmer n’a pas encore eu de résultat prometteur. Peut-être montrera-t-il la voie. La dérive des Etats-Unis est une chose. La capacité des Européens à ne pas se résigner en est une autre.
De ce point de vue le silence assourdissant des hommes politiques français sur la situation internationale, ou, pire, les euphémismes gênés voire complaisants de Marine le Pen et de ses lieutenants, ont de quoi inquiéter.
« Ce qui me fait peur » disait Gandhi, « ce n’est pas la méchanceté des méchants mais le silence des Justes ».